Marco Polo

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Marco Polo est resté célèbre dans l’histoire parce qu’il fut l’un des premiers Européens à décrire avec précision les richesses et les civilisations de l’Asie, ouvrant durablement l’imaginaire occidental vers l’Orient.

1. Qui est Marco Polo ?

Né en 1254 dans la République de Venise, Marco Polo appartient à une famille de marchands spécialisés dans le commerce avec l’Orient. Son père, Niccolò Polo, et son oncle, Maffeo Polo, avaient déjà parcouru les routes d’Asie avant de l’emmener avec eux en 1271. Âgé d’à peine dix-sept ans, Marco entreprend un voyage exceptionnel qui le conduit à travers le Proche-Orient, la Perse, les hauts plateaux d’Asie centrale et le désert de Gobi jusqu’à la cour du grand souverain mongol. Son intelligence, son sens de l’observation et sa capacité à s’adapter aux différentes cultures lui valent rapidement la confiance des autorités impériales. Pendant près de vingt-quatre ans, il découvre des peuples, des villes, des techniques et des richesses largement inconnus des Européens. De retour à Venise en 1295, il est considéré comme l’un des plus grands voyageurs de son époque.

2. Dans quel environnement et qui était à la tête de l’État ?

Le voyage de Marco Polo se déroule au XIIIᵉ siècle, une période marquée par l’immense expansion de l’Empire mongol. Fondé par Gengis Khan, cet empire est devenu le plus vaste territoire continu de l’histoire. Lorsque Marco Polo arrive en Chine, le pouvoir est exercé par Kubilaï Khan, petit-fils de Gengis Khan et fondateur de la dynastie Yuan. Depuis sa capitale, aujourd’hui Pékin, Kubilaï Khan dirige un État puissant, organisé et prospère, favorisant le commerce grâce à la sécurité des grandes routes caravanières, connue sous le nom de Pax Mongolica. Cette stabilité permet aux marchands, missionnaires et diplomates de traverser l’Asie avec une liberté rarement égalée. En Europe, cette époque correspond au règne de puissantes monarchies et à l’essor des cités marchandes italiennes, tandis que Venise domine les échanges commerciaux en Méditerranée. Les contacts entre Orient et Occident restent cependant rares, ce qui confère au témoignage de Marco Polo une valeur exceptionnelle.

3. Son œuvre

L’œuvre majeure de Marco Polo est le récit de ses voyages, connu sous le titre de Le Devisement du monde, également appelé Le Livre des merveilles. Alors qu’il est prisonnier à Gênes après une bataille navale contre Venise, il dicte ses souvenirs à Rustichello de Pise. L’ouvrage décrit avec une précision remarquable les villes chinoises, les routes commerciales, les monnaies en papier, les administrations impériales, les coutumes locales, les ressources naturelles et les innovations techniques de l’Asie. Bien que certains contemporains aient douté de la véracité de son récit, de nombreuses découvertes historiques ont confirmé une grande partie de ses observations. Son livre devient rapidement l’un des ouvrages les plus diffusés du Moyen Âge et inspire plusieurs générations d’explorateurs, notamment Christophe Colomb, qui en possédait un exemplaire abondamment annoté. Par son témoignage, Marco Polo contribue à élargir la connaissance géographique des Européens, à stimuler les échanges entre les civilisations et à préparer les grandes explorations maritimes des XVe et XVIe siècles. Son héritage demeure celui d’un observateur attentif dont le regard a profondément transformé la vision européenne de l’Asie.

Illustration tirée des Voyages de Marco Polo, L’expédition Polo peut être vue quittant Venise

Voyageurs européens en Asie, via des origines anciennes

Kublai Khan (23 septembre 1215 – 18 février 1294), également connu sous son nom de temple sous le nom d’ empereur Shizu de Yuan et sous son nom royal Setsen Khan , fut le fondateur et le premier empereur de la dynastie Yuan de Chine dirigée par les Mongols . . Des décennies avant que Kublai n’annonce le nom dynastique de « Grand Yuan » en 1271, les khagans (Grands Khans) du « Grand État mongol » ( Yeke Mongγol Ulus ) commençaient déjà à utiliser le titre chinois d’ empereur ( chinois :皇帝; pinyin : Huángdì ) pratiquement en langue chino

ise depuis l’intronisation de Temüjin comme « Empereur Gengis » (成吉思皇帝; « Chéngjísī Huángdì ») au printemps 1206. [1] de l’ Empire mongol de 1260 à 1294, bien qu’après la division de l’empire , ce fut un position nominale. Il proclama le nom dynastique de « Grand Yuan » [note 5] en 1271 et dirigea la Chine Yuan jusqu’à sa mort en 1294.

Kublai était le deuxième fils de Tolui et de son épouse principale Sorghaghtani Beki , et un petit-fils de Gengis Khan . Il avait presque 12 ans lorsque Gengis Khan mourut en 1227. Il avait succédé à son frère aîné Möngke comme Khagan en 1260, mais dut vaincre son jeune frère Ariq Böke lors de la guerre civile toluide qui dura jusqu’en 1264. Cet épisode marqua le début de la fragmentation du pays. L’empire. Le pouvoir réel de Kublai était limité à l’empire Yuan, même si, en tant que Khagan, il avait toujours une influence sur l’ Ilkhanat et, dans une moindre mesure, sur la Horde d’Or . Si l’on considère l’Empire mongol de cette époque dans son ensemble, son royaume s’étendait de l’ océan Pacifique à la mer Noire , de la Sibérie à ce qui est aujourd’hui l’Afghanistan . 

En 1271, Kublai fonda la dynastie Yuan et revendique officiellement la succession orthodoxe des dynasties chinoises antérieures.  La dynastie Yuan en est venue à régner sur la majeure partie de la Chine actuelle, de la Mongolie , de la Corée , du sud de la Sibérie et d’autres régions adjacentes. Il a également acquis une influence au Moyen-Orient et en Europe en tant que khagan. En 1279, la conquête Yuan de la dynastie Song était achevée et Kublai devint le premier empereur non- Han à gouverner toute la Chine proprement dite .

Impératrice Chabi, Khatun,Dynastie Yuan en Chine Empire mongol
1271-1281

Portrait de l’artiste Araniko , dessiné peu de temps après la mort de Kublai en 1294. Ses robes blanches reflètent son rôle symbolique souhaité de chaman religieux mongol .

L’enluminure ci-dessus est un extrait du manuscrit magnifiquement illustré du « Livre des merveilles du monde » (Bibliothèque nationale française – domaine public).

Le Livre des merveilles du monde

(Résumé romancé dans le style de Rudyard Kipling)

Première partie – Des lagunes de Venise au palais du Grand Khan

Il est des hommes dont le nom traverse les siècles comme un navire fend les mers. Marco Polo appartient à cette race rare de voyageurs qui ne se contentèrent pas de parcourir le monde : ils le révélèrent aux autres. Lorsque son livre vit le jour à la fin du XIIIᵉ siècle, l’Europe découvrit qu’au-delà des déserts, des montagnes et des océans existait un empire plus vaste que tous ceux qu’elle connaissait, où les palais étaient recouverts d’or, où le papier servait de monnaie, où des routes innombrables reliaient des villes plus peuplées que Paris ou Rome.

Tout commence pourtant dans une cité familière aux marins : Venise.

Au milieu des eaux calmes de la lagune s’élève une forêt de mâts, de clochers et de palais de marbre. Les galères chargées d’épices, de soieries et de pierres précieuses y accostent chaque jour, apportant les parfums d’Orient et les récits des navigateurs. Dans cette république marchande naît, vers 1254, Marco Polo, fils du marchand Niccolò Polo.

Mais le jeune garçon grandit presque sans connaître son père.

Avant sa naissance, Niccolò et son frère Matteo avaient quitté Venise pour commercer vers Constantinople puis toujours plus loin, attirés par les richesses de l’Asie centrale. Ce qui devait être un simple voyage d’affaires se transforme bientôt en une odyssée de plusieurs décennies.

Les deux frères franchissent les immensités des steppes, traversent les cités caravanières de Boukhara et de Samarcande, où les marchés bruissent de toutes les langues du monde connu. Là se croisent Persans, Arabes, Turcs, Chinois, Mongols et Indiens. Les caravanes avancent lentement, pareilles à des navires de laine glissant sur une mer de sable.

Le hasard, ce compagnon fidèle des grands explorateurs, conduit bientôt les deux Vénitiens devant les représentants du plus puissant souverain de leur époque : Kubilaï Khan, petit-fils de Gengis Khan.

L’Empire mongol domine alors une partie immense du monde. De la Hongrie jusqu’aux rivages du Pacifique, une même autorité garantit une sécurité inconnue auparavant. Les routes deviennent praticables, les caravanes peuvent franchir des milliers de kilomètres sous la protection des cavaliers mongols.

Kubilaï Khan accueille favorablement ces marchands venus d’un Occident presque inconnu. Curieux de tout, il interroge longuement les deux frères sur le pape, les royaumes chrétiens, leurs coutumes, leurs savoirs et leurs croyances.

À leur départ, il leur remet une mission prestigieuse : retourner en Europe afin d’obtenir du pape des savants capables d’expliquer la religion chrétienne et d’apporter des connaissances scientifiques à sa cour.

Lorsque Niccolò revient enfin à Venise, Marco est devenu un adolescent.

Le père découvre un fils qu’il n’a jamais vu grandir.

Le fils découvre un homme dont les récits dépassent toutes les légendes.

Les villes d’or, les montagnes couvertes de neige éternelle, les déserts sans fin, les palais du Grand Khan deviennent bientôt les rêves du jeune Marco.

En 1271, une nouvelle expédition est décidée.

Cette fois, Marco accompagne son père et son oncle.

Il n’a guère plus de dix-sept ans.

Les trois Vénitiens quittent leur patrie sans savoir qu’ils n’y reviendront que vingt-quatre ans plus tard.

Leur première étape est Saint-Jean-d’Acre, en Terre Sainte. Là, ils rencontrent des religieux, des ambassadeurs et des marchands venus des quatre horizons. Ils poursuivent ensuite jusqu’à Jérusalem afin d’y recueillir l’huile sacrée de la lampe du Saint-Sépulcre, comme l’avait demandé Kubilaï Khan.

Puis commence la véritable aventure.

Ils gagnent l’Arménie, franchissent les montagnes d’Anatolie, suivent les pistes de Perse où alternent jardins fertiles et immensités désertiques.

Marco découvre des peuples innombrables.

Chaque vallée possède sa langue.

Chaque cité frappe sa monnaie.

Chaque royaume obéit à des lois différentes.

Jamais le jeune Vénitien ne manifeste de mépris envers ces civilisations. Au contraire, son livre révèle une curiosité permanente. Il observe les vêtements, les croyances, les cultures agricoles, les animaux, les richesses minières, les coutumes du mariage, les pratiques religieuses ou encore les techniques artisanales.

En Perse, il admire les chevaux rapides, les tapis précieux et les caravanes de chameaux qui transportent des trésors venus des Indes.

Il entend parler des fameux diamants extraits dans des vallées infestées de serpents.

Il rapporte les histoires racontées par les marchands, sans toujours distinguer le merveilleux de la réalité.

Mais Marco n’écrit jamais pour tromper.

Il retranscrit ce qu’il voit ou ce que les habitants eux-mêmes tiennent pour vrai.

Plus loin apparaît le terrible désert du Lop.

Cette mer de sable constitue l’une des épreuves les plus redoutables de toute la route de la soie.

Pendant plusieurs semaines, les voyageurs avancent sans rencontrer âme qui vive.

Le soleil brûle les pierres.

Le vent efface les pistes.

Les puits deviennent aussi précieux que les palais des rois.

La nuit, disent les caravaniers, des voix mystérieuses semblent appeler les voyageurs afin de les égarer dans les dunes.

Marco rapporte ces récits avec la même gravité que les autres observations. Il sait que le désert joue avec l’esprit des hommes.

Au-delà surgissent enfin les premiers territoires chinois.

Pour un Européen du XIIIᵉ siècle, ce monde paraît presque irréel.

Les villes s’étendent à perte de vue.

Les canaux irriguent les campagnes.

Les ponts de pierre franchissent les rivières.

Les marchés débordent de marchandises venues des quatre coins de l’Empire.

Les artisans travaillent la soie avec une perfection inconnue en Occident.

Le charbon chauffe les maisons.

Les imprimeries reproduisent les textes.

Les billets de banque circulent déjà entre les commerçants.

Toutes ces merveilles stupéfient Marco.

Il comprend peu à peu que la richesse véritable ne réside pas seulement dans l’or, mais dans l’organisation d’un immense État.

Enfin, après plus de trois années de voyage, les Vénitiens atteignent la résidence impériale.

Kubilaï Khan les reçoit avec magnificence.

Le souverain est déjà âgé, mais son regard conserve la puissance des conquérants.

Autour de lui s’étend une cour où se côtoient ambassadeurs persans, princes mongols, savants chinois, astrologues tibétains, médecins musulmans et marchands venus des Indes.

Jamais l’Europe n’a réuni une telle diversité de peuples.

Le Grand Khan remarque rapidement l’intelligence de Marco.

Le jeune homme apprend plusieurs langues, assimile les usages de la cour et développe un remarquable talent d’observateur.

Très vite, Kubilaï Khan lui confie des missions d’inspection dans différentes provinces de son empire.

Marco parcourt ainsi des milliers de kilomètres.

Il visite des villes immenses, inspecte les routes, observe les récoltes, étudie les coutumes locales et rapporte au souverain des informations précieuses.

C’est précisément cette expérience qui fait toute la valeur de son livre.

Marco Polo ne décrit pas seulement les splendeurs de la Chine.

Il décrit aussi son fonctionnement.

Il parle des relais postaux où des chevaux frais attendent les courriers impériaux.

Il explique l’efficacité des routes entretenues par l’administration mongole.

Il admire les entrepôts de céréales destinés à prévenir les famines.

Il observe les recensements, les taxes, les ports et les manufactures.

L’émerveillement ne l’empêche jamais d’être un observateur méthodique.

Sous sa plume, l’Empire du Grand Khan apparaît comme une gigantesque machine où chaque province contribue à la prospérité de l’ensemble.

Et tandis que les souverains d’Europe se disputent quelques provinces, Kubilaï Khan gouverne un territoire qui semble ne jamais finir.

Marco comprend alors que le véritable voyage commence seulement.

Les palais de Pékin ne sont qu’une porte ouverte sur un continent presque infini, peuplé de royaumes inconnus, de montagnes sacrées, de jungles impénétrables, d’îles couvertes d’épices et de mers où croisent les plus grands navires du monde.

C’est dans cette immensité que le jeune Vénitien deviendra le plus célèbre témoin de l’Orient médiéval.

Deuxième partie – Au cœur de l’Empire du Grand Khan

Lorsqu’un homme a traversé les montagnes du Pamir, défié les tempêtes de sable du désert du Lop et contemplé, au terme de trois années de voyage, les palais étincelants de Kubilaï Khan, il pourrait croire avoir atteint le sommet de l’aventure. Pourtant, pour Marco Polo, le véritable voyage ne commence qu’au moment où les portes de la Cité impériale se referment derrière lui.

Car l’Empire mongol n’est pas seulement vaste : il est un monde à lui seul.

Sous l’autorité de Kubilaï Khan, la Chine connaît une stabilité que peu de royaumes ont jamais connue. Les frontières sont gardées, les routes entretenues, les impôts levés avec régularité, les greniers remplis pour les années de famine, les fleuves sillonnés par des milliers de bateaux. Pour un marchand vénitien élevé dans une Europe morcelée, où chaque seigneur prélève son droit de passage et où chaque guerre interrompt le commerce, cette organisation paraît presque miraculeuse.

Le Grand Khan ne gouverne pas seulement par la force. Il gouverne par l’ordre.

Marco découvre un souverain qui aime les savants autant que les guerriers. Kubilaï Khan convoque à sa cour des astronomes chinois, des médecins persans, des moines bouddhistes, des lettrés confucéens, des ingénieurs musulmans, des prêtres nestoriens et même quelques religieux venus d’Occident. Chacun apporte une part de son savoir, car le Khan estime qu’un empire immense ne peut être dirigé par une seule intelligence, mais par la réunion des meilleures.

Cette curiosité impressionne profondément le jeune Vénitien.

Il comprend que le pouvoir véritable réside autant dans la connaissance que dans les armes.

Le palais impérial de Khanbalik — l’actuelle Pékin — est un univers en lui-même. Marco décrit une résidence entourée de hautes murailles, de jardins où paissent des cerfs apprivoisés, d’étangs remplis de poissons rares et de pavillons couverts de tuiles vernissées dont les couleurs changent selon la lumière du jour.

Les salles d’audience sont immenses. Les colonnes, peintes de rouge et d’or, soutiennent des plafonds sculptés où dragons et phénix semblent prendre leur envol. Des tapis venus de Perse recouvrent les sols. Les étoffes de soie tombent en lourdes tentures. L’encens parfume l’air.

Lorsque l’empereur apparaît, tout s’immobilise.

Les dignitaires s’inclinent selon un cérémonial d’une précision extraordinaire. Chaque geste possède une signification. Chaque place dans la salle rappelle le rang de celui qui l’occupe.

Marco observe tout.

Jamais il ne se contente d’admirer.

Il cherche à comprendre.

Rapidement, Kubilaï Khan remarque cette qualité précieuse.

Il commence à envoyer le jeune Vénitien dans différentes provinces de son empire afin qu’il rapporte ce qu’il aura vu.

Ainsi commence une existence singulière.

Marco Polo devient les yeux du Grand Khan.

Ses voyages le conduisent vers des régions que peu d’étrangers ont jamais parcourues.

Il franchit les montagnes du Sichuan, où les forêts semblent ne jamais finir. Il traverse les plaines fertiles du bassin du Fleuve Jaune, puis descend vers les riches provinces méridionales baignées par les eaux du Yangzi Jiang.

Chaque province lui révèle un visage différent de la Chine.

Ici, les paysans cultivent le blé.

Là, le riz pousse sur des terrasses qui escaladent les montagnes.

Plus loin, les champs de thé couvrent les collines comme une mer verte.

Ailleurs encore, les mûriers nourrissent les vers à soie dont les cocons donneront les étoffes les plus précieuses du monde.

Marco remarque combien les Chinois savent utiliser chaque parcelle de terre.

Rien n’est laissé au hasard.

Les canaux irriguent les cultures.

Les digues protègent les villages.

Les barrages domptent les fleuves.

L’eau devient l’alliée de l’homme.

Cette maîtrise de la nature le fascine.

L’une des plus grandes merveilles qu’il découvre est le Grand Canal.

Cette voie d’eau, longue de plusieurs milliers de kilomètres, relie le nord et le sud de l’empire. Des milliers de jonques y transportent le riz, le sel, les étoffes, les porcelaines et les épices. Les écluses permettent aux bateaux de franchir les différences de niveau avec une habileté technique qui dépasse tout ce que connaît alors l’Europe.

Pour Marco, ce canal est une artère gigantesque où circule le sang de l’empire.

À chacune de ses étapes, il découvre des villes dont les dimensions semblent impossibles à croire.

La plus célèbre est Hangzhou.

Il affirme qu’elle est la plus belle cité qu’il ait jamais contemplée.

Ses rues sont larges.

Ses marchés débordent de marchandises.

Ses ponts franchissent les canaux par centaines.

Des lanternes éclairent les quais à la tombée de la nuit.

Les jardins s’étendent derrière les demeures des riches marchands.

Les artisans y travaillent la porcelaine, la soie, les laques, les éventails et les bijoux avec une finesse qui émerveille les voyageurs.

Marco raconte que les habitants aiment les fêtes, la musique et les spectacles.

Les théâtres accueillent des foules nombreuses.

Les tavernes servent une cuisine raffinée.

Les bains publics sont fréquentés quotidiennement.

Pour les lecteurs européens du XIIIᵉ siècle, ces descriptions paraissent presque incroyables.

Comment imaginer une ville possédant plus de ponts que Venise elle-même ?

Comment croire qu’une cité puisse compter des centaines de milliers d’habitants ?

Pourtant, l’archéologie moderne a confirmé que plusieurs grandes villes chinoises étaient effectivement bien plus peuplées que toutes les capitales européennes de l’époque.

Mais ce ne sont pas seulement les dimensions des villes qui frappent Marco.

Ce sont aussi les inventions.

La première d’entre elles est peut-être la plus surprenante.

La monnaie n’est pas faite d’or.

Elle est faite… de papier.

Dans les ateliers impériaux, des feuilles fabriquées à partir de l’écorce du mûrier reçoivent le sceau officiel du Grand Khan. Chacun est tenu de les accepter comme moyen de paiement.

Aux yeux d’un Vénitien habitué aux pièces d’argent, cette idée paraît presque magique.

Pourtant, tout fonctionne.

Parce que chacun fait confiance à l’autorité impériale.

Marco comprend que la richesse d’un État repose parfois davantage sur la confiance que sur le métal précieux.

Il découvre également une autre substance étrange.

Les Chinois extraient du sol des pierres noires qui brûlent longtemps et produisent une chaleur considérable.

En Europe, on utilise essentiellement le bois.

En Chine, on chauffe les maisons avec ce que nous appelons aujourd’hui le charbon.

Là encore, Marco est stupéfait.

Partout, il rencontre des techniques inconnues.

L’impression des livres grâce à des planches gravées.

La fabrication de la porcelaine blanche.

Les feux d’artifice qui illuminent les fêtes impériales.

Les poudres explosives utilisées pour certains engins militaires.

Les boussoles qui permettent aux navires de conserver leur route lorsque les étoiles disparaissent.

Toutes ces innovations donnent au voyageur l’impression de contempler un avenir que l’Europe ne connaîtra que plusieurs siècles plus tard.

Pourtant, Marco ne tombe jamais dans une admiration aveugle.

Il note aussi les difficultés.

Certaines provinces souffrent des inondations.

D’autres connaissent des révoltes.

Les distances immenses compliquent l’administration.

Les peuples conquis conservent parfois leurs anciennes traditions et supportent difficilement la domination mongole.

Kubilaï Khan doit sans cesse équilibrer l’autorité militaire et la diplomatie.

Cette intelligence politique impressionne profondément Marco.

Le souverain sait récompenser la fidélité.

Il sait aussi punir avec une extrême sévérité les gouverneurs corrompus.

Le réseau postal impérial constitue une autre merveille.

Sur toutes les grandes routes de l’empire, des relais espacés d’une trentaine de kilomètres permettent aux courriers de changer immédiatement de cheval.

Ainsi, les ordres impériaux parcourent des milliers de kilomètres avec une rapidité inconnue ailleurs dans le monde.

Marco admire cette organisation.

Il compare ces relais aux veines d’un immense organisme vivant.

À chaque étape, des réserves de nourriture, des chevaux frais et des logements attendent les voyageurs officiels.

Le temps lui-même semble avoir été discipliné.

Mais les missions de Marco ne consistent pas seulement à observer les routes et les villes.

Il rencontre aussi les peuples qui composent cet immense empire.

Des chasseurs mongols vivant sous la tente.

Des lettrés chinois entourés de rouleaux de soie.

Des moines bouddhistes retirés dans les montagnes.

Des commerçants musulmans installés dans les grands ports.

Des artisans ouïghours.

Des Tibétains.

Des peuples du Yunnan vivant au cœur de forêts tropicales.

Chaque rencontre enrichit son regard.

Jamais il ne prétend que tous vivent de la même manière.

Au contraire.

Il comprend que l’Empire mongol est un assemblage de civilisations très différentes, unies par une même autorité mais conservant chacune leurs langues, leurs croyances et leurs traditions.

C’est cette diversité qui donne au Livre des merveilles du monde sa valeur exceptionnelle.

Marco ne raconte pas seulement la Chine.

Il raconte le monde.

Peu à peu, les années passent.

Le jeune marchand vénitien devient un homme mûr.

La cour impériale lui est devenue familière.

Kubilaï Khan lui témoigne une confiance grandissante.

Mais cette faveur devient aussi une prison dorée.

L’empereur apprécie tant les services de Marco, de Niccolò et de Matteo qu’il refuse désormais de les laisser repartir vers l’Occident.

Les Polo comprennent qu’ils devront faire preuve de patience.

Ils attendront près de dix-sept années avant qu’une occasion inespérée ne leur permette enfin de reprendre la route de Venise.

Cette occasion viendra de la mer, lorsqu’une princesse mongole devra être conduite jusqu’en Perse pour épouser un souverain de la famille impériale.

Cette mission changera une nouvelle fois le destin des voyageurs.

Et c’est vers les océans de l’Inde, les royaumes de Ceylan, les côtes parfumées des épices et les archipels mystérieux de l’Asie du Sud que se dirigera désormais leur extraordinaire aventure.

Troisième partie – Des montagnes du Tibet aux mers des Épices

Il est une vérité que tout voyageur finit par apprendre : plus l’on avance vers l’horizon, plus celui-ci s’éloigne. Ainsi en fut-il pour Marco Polo. Après avoir longuement parcouru les provinces du Grand Khan et découvert les splendeurs de Khanbalik, de Hangzhou et des riches plaines de la Chine, il aurait pu croire connaître l’essentiel de l’Empire. Pourtant, Kubilaï Khan lui ouvre bientôt des chemins que même les marchands chinois fréquentent rarement. Au-delà des grandes villes commencent les terres des montagnes, des jungles et des royaumes lointains, où les hommes vivent selon des lois anciennes et où la nature règne encore avec une majesté indomptée.

Marco quitte les plaines fertiles pour gagner les hauts plateaux du Tibet.

Les routes deviennent plus étroites. Les villages s’espacent. L’air se fait plus sec et plus léger. Les cols semblent suspendus entre la terre et le ciel. Les caravanes avancent lentement, leurs yaks lourdement chargés de sel, de laine et de thé compressé, denrée précieuse qui sert parfois de monnaie d’échange.

Le voyageur découvre un peuple profondément attaché à ses croyances. Les monastères dominent les vallées, les prières accompagnent chaque lever du soleil, et les drapeaux flottant au vent portent les espérances des hommes vers les sommets enneigés.

Comme souvent, Marco décrit ce qu’il voit mais rapporte également les récits que lui confient les habitants. Certaines histoires paraissent étranges aux lecteurs européens : des ermites capables de vivre dans la solitude des montagnes, des lamas réputés posséder une sagesse exceptionnelle, des cérémonies religieuses dont les symboles demeurent mystérieux. Il ne cherche pas à juger ces pratiques. Il les observe avec la même curiosité respectueuse qui caractérise tout son livre.

Plus au sud s’étendent les terres du Yunnan.

Ici, le monde change brusquement de visage.

Les forêts remplacent les plateaux. Les bambous s’élèvent vers le ciel comme des colonnes vertes. Les rivières descendent en cascades impétueuses, tandis que des éléphants traversent les clairières avec la lente majesté des souverains de la jungle.

Marco découvre une nature d’une abondance presque inimaginable.

Des oiseaux aux plumages éclatants peuplent les arbres. Les singes bondissent de branche en branche. Les tigres rôdent dans les sous-bois. Les parfums des fleurs tropicales se mêlent à ceux des épices qui sèchent devant les maisons.

Les habitants cultivent le riz sur des terrasses parfaitement dessinées, exploitent les forêts et élèvent des troupeaux dans les vallées. Certains vivent dans des maisons construites sur pilotis afin de se protéger des crues et des animaux sauvages.

Le voyageur remarque combien les coutumes varient d’un peuple à l’autre. Chaque vallée semble posséder sa langue, ses vêtements, ses fêtes et ses traditions. Là où l’Europe tend à considérer l’Orient comme un bloc uniforme, Marco révèle une mosaïque infinie de civilisations.

Son regard demeure celui d’un marchand autant que celui d’un explorateur.

Il note les ressources de chaque région.

L’or extrait des rivières.

L’argent des montagnes.

Le jade travaillé avec une finesse remarquable.

Le musc recherché par les parfumeurs.

Les épices qui valent parfois leur poids en métal précieux.

Car partout où passe Marco Polo, le commerce demeure le fil invisible reliant les peuples.

Les caravanes échangent les soieries chinoises contre les chevaux d’Asie centrale, les perles de l’océan Indien contre les porcelaines impériales, les pierres précieuses contre les épices venues des îles lointaines.

Aucun royaume ne vit isolé.

Tous participent à cet immense réseau commercial qui constitue la véritable colonne vertébrale de l’Asie.

En poursuivant son voyage, Marco atteint le royaume que les chroniques nomment Mien, correspondant à l’actuelle Birmanie.

Là, il découvre des pagodes couvertes d’or qui brillent sous le soleil comme si elles étaient faites de lumière. Les temples s’élèvent au-dessus des forêts, entourés de jardins où fleurissent les frangipaniers.

Il raconte également les grandes guerres qui opposèrent les souverains de cette région aux armées mongoles.

Les éléphants de guerre y occupent une place centrale.

Le voyageur décrit ces animaux gigantesques portant sur leur dos des tours de bois dans lesquelles prennent place les archers.

Lorsque les armées s’affrontent, le sol semble trembler sous leur marche.

Mais les Mongols, excellents cavaliers, apprennent rapidement à contourner cette puissance impressionnante. Ils visent les cornacs qui dirigent les éléphants. Privés de leurs maîtres, les animaux paniquent parfois et se retournent contre leurs propres soldats.

Ces récits témoignent moins du goût de Marco pour le spectaculaire que de son intérêt pour les techniques militaires des différents peuples.

Le voyage le conduit ensuite vers les régions maritimes.

Pour un Vénitien, habitué à l’Adriatique, ces mers tropicales constituent un univers entièrement nouveau.

Les vents y suivent un rythme immuable : les moussons.

Les capitaines savent qu’il faut attendre le changement des saisons avant de prendre la mer, car nul navire ne saurait lutter contre ces souffles gigantesques qui gouvernent l’océan Indien depuis des millénaires.

Marco comprend que les vents sont ici les véritables souverains.

Ils décident des départs, des escales, des fortunes et parfois des naufrages.

Les grands ports qu’il visite ressemblent à des carrefours du monde.

Des Arabes y côtoient des Persans.

Des Indiens négocient avec des Chinois.

Des Malais chargent les épices.

Des Africains débarquent l’ivoire.

Jamais le voyageur n’avait vu une telle diversité de peuples réunis autour des mêmes quais.

Au large apparaissent les îles de Sumatra.

Marco y séjourne plusieurs mois, retenu comme tant d’autres marins par les vents contraires.

Cette longue attente lui permet d’observer la vie des habitants.

Il décrit des jungles si épaisses que la lumière peine à atteindre le sol.

Des arbres gigantesques dominent la forêt.

Des rhinocéros, inconnus en Europe, vivent dans les marécages.

Les perroquets colorent le ciel de leurs cris.

Les singes accompagnent les voyageurs.

Le climat humide favorise une végétation d’une luxuriance incomparable.

Il évoque aussi certaines coutumes locales qui étonneront profondément les lecteurs occidentaux.

Comme toujours, Marco distingue rarement ce qu’il a observé lui-même de ce qu’on lui a raconté. C’est là l’une des caractéristiques de son ouvrage : il mêle constamment l’expérience directe et les traditions orales recueillies au fil des étapes.

Plus loin encore s’étend Java.

À ses yeux, cette île figure parmi les plus riches du monde.

Le poivre y pousse en abondance.

Le girofle, la noix de muscade et le macis embaument les marchés.

Ces épices, qui ne sont alors connues en Europe qu’à travers quelques grammes vendus à prix d’or, représentent ici une richesse naturelle.

Marco comprend mieux que quiconque pourquoi les marchands affrontent tant de dangers pour atteindre ces rivages.

Une simple cargaison peut transformer une famille entière.

Il atteint ensuite l’île de Ceylan, aujourd’hui le Sri Lanka.

Aucune terre ne l’émerveille davantage.

Dominée par une montagne sacrée, l’île apparaît comme un jardin flottant sur l’océan.

Les plantations de cannelle diffusent leur parfum jusque sur les plages.

Les pierres précieuses abondent.

Rubis.

Saphirs.

Topazes.

Émeraudes.

Le voyageur rapporte qu’on y trouve certaines des plus belles gemmes du monde.

Il raconte également la vénération portée à une haute montagne que diverses religions considèrent comme sacrée. Les uns affirment qu’elle conserve la trace du premier homme. D’autres y voient un lieu lié au Bouddha.

Marco ne tranche jamais.

Il rapporte fidèlement les croyances de chacun.

Cette impartialité constitue l’une des grandes qualités de son témoignage.

Vient enfin l’Inde.

Dans les ports de la côte de Malabar, les senteurs du poivre, du gingembre et du bois de santal emplissent l’air.

Les marchands venus du monde entier se disputent les cargaisons.

Marco décrit avec admiration l’habileté des artisans, la richesse des étoffes de coton, la beauté des temples et la diversité des royaumes.

Il s’intéresse particulièrement aux pêcheurs de perles du golfe de Mannar.

Chaque saison, des centaines de plongeurs descendent vers les fonds marins pour arracher aux huîtres les perles qui orneront bientôt les couronnes des souverains d’Occident et d’Orient.

Le travail est dangereux.

Les requins rôdent.

Les courants sont puissants.

Mais la récompense est immense.

Le voyageur évoque aussi les ascètes indiens qui vivent dans un dépouillement absolu, les brahmanes dont la sagesse impressionne les foules, les princes qui rendent la justice sous des pavillons richement décorés.

À travers toutes ces descriptions, une idée revient sans cesse.

La richesse véritable d’un pays ne réside pas seulement dans ses trésors.

Elle réside dans le travail de ses habitants.

Dans leur capacité à cultiver la terre.

À construire des navires.

À commercer.

À transmettre leurs savoirs.

Peu à peu, Marco comprend que l’Asie n’est pas un ensemble de royaumes dispersés.

C’est un immense organisme où les caravanes terrestres rejoignent les routes maritimes, où les montagnes fournissent les métaux, où les plaines produisent les céréales, où les îles offrent les épices et où les grands ports redistribuent les richesses vers les quatre horizons.

Cependant, tandis que les Polo poursuivent leurs missions, le temps passe inexorablement.

Dix années.

Puis quinze.

Puis près de vingt.

Kubilaï Khan vieillit.

Les trois Vénitiens aussi.

Ils aspirent désormais à revoir leur patrie.

Mais l’empereur refuse toujours de se séparer de ces fidèles serviteurs dont il apprécie la loyauté et les connaissances.

Ils commencent à craindre de finir leurs jours à l’autre extrémité du monde.

Le destin, pourtant, prépare déjà leur délivrance.

Une princesse mongole, Kokachin, doit être conduite par mer jusqu’en Perse afin d’épouser le souverain de l’Ilkhanat.

L’expédition est périlleuse.

Elle exige des hommes connaissant à la fois l’Orient et l’Occident.

Kubilaï Khan finit par accepter que les Polo accompagnent cette mission.

Après dix-sept années passées au service du Grand Khan, l’heure du retour approche enfin.

Mais nul ne peut quitter impunément le plus vaste empire de la Terre sans affronter une dernière série d’épreuves.

Les tempêtes de l’océan Indien, les maladies, les naufrages et les bouleversements politiques feront de ce voyage de retour une aventure presque aussi extraordinaire que celle qui les avait conduits jusqu’à la cour de Kubilaï Khan.

Quatrième partie – Le retour à Venise, la naissance d’un chef-d’œuvre et l’héritage de Marco Polo

Il existe, dans la vie des grands voyageurs, une heure plus difficile que celle du départ.

Ce n’est ni la traversée des déserts, ni l’ascension des montagnes, ni les tempêtes de l’océan.

C’est le moment où il faut quitter le pays qui est devenu une seconde patrie.

Pendant près de dix-sept années, Marco Polo, son père Niccolò et son oncle Matteo ont servi Kubilaï Khan avec une fidélité sans faille. Ils ont parcouru les provinces de son immense empire, observé les peuples, les religions, les ports et les montagnes. Ils ont appris les langues de l’Orient, partagé les banquets des princes, assisté aux audiences impériales et gagné la confiance du souverain le plus puissant de leur temps.

Mais les années passent.

Les cheveux blanchissent.

Les souvenirs de Venise deviennent plus précieux que les palais de Chine.

Chaque soir, lorsque le soleil disparaît derrière les montagnes de l’Ouest, Marco songe aux clochers de sa ville natale, aux eaux calmes de la lagune et aux voiles blanches des galères qui quittent le Grand Canal.

Il désire rentrer.

Kubilaï Khan, lui, refuse toujours.

Le Grand Khan connaît la valeur de ces trois Vénitiens. Ils parlent plusieurs langues, comprennent les usages de l’Europe comme ceux de l’Asie et accomplissent leurs missions avec une loyauté exemplaire. Les laisser partir reviendrait à perdre des serviteurs irremplaçables.

Le destin intervient alors sous la forme d’une jeune princesse.

Elle se nomme Kokachin.

Issue de la famille impériale mongole, elle est promise au souverain de Perse afin de renforcer les liens entre les différentes branches de l’immense empire fondé par Gengis Khan. Les routes terrestres sont devenues trop dangereuses. Les guerres et les troubles rendent le voyage incertain.

On choisit donc la mer.

Kubilaï Khan cherche des hommes expérimentés capables d’escorter la princesse jusqu’à la cour de Perse.

Personne ne connaît mieux les routes de l’Asie que les Polo.

Le souverain accepte enfin qu’ils accompagnent cette expédition.

Après tant d’années, la porte de l’Occident s’entrouvre.

Le départ est solennel.

Les navires quittent les ports de la Chine méridionale, chargés de soieries, de porcelaines, d’or, de pierres précieuses et de présents destinés aux souverains de Perse.

La flotte s’enfonce dans les mers du Sud.

Mais l’océan Indien n’accorde jamais facilement le passage.

Les moussons imposent leur loi.

Les vents changent brutalement.

Les vagues engloutissent parfois des navires entiers.

Les escales se multiplient.

Sumatra.

Ceylan.

Les côtes de l’Inde.

Le golfe Persique.

À chaque étape, les voyageurs doivent attendre les vents favorables.

Les maladies frappent les équipages.

La chaleur tropicale épuise les hommes.

L’eau douce manque souvent.

Marco raconte que de nombreux compagnons meurent durant cette longue traversée.

Les chroniques évoquent une flotte partie avec plusieurs centaines de personnes dont seule une faible partie atteint finalement la Perse.

Cette traversée rappelle une vérité que les siècles n’ont jamais effacée.

L’océan est parfois plus impitoyable que le désert.

Lorsque les Polo arrivent enfin en Perse, ils découvrent que le souverain auquel Kokachin était destinée est mort avant leur arrivée.

La princesse épouse finalement son successeur.

La mission est accomplie.

Les Vénitiens sont libres.

Ils poursuivent alors leur route vers l’ouest.

Ils traversent la Perse une dernière fois, franchissent les montagnes d’Arménie, rejoignent Constantinople puis prennent enfin la direction de l’Adriatique.

Nous sommes en 1295.

Vingt-quatre années se sont écoulées depuis leur départ.

Venise les croit morts depuis longtemps.

Lorsque les trois voyageurs franchissent les portes de leur ancienne demeure, personne ne les reconnaît.

Leurs vêtements sont ceux de l’Orient.

Leurs visages ont été marqués par les soleils d’Asie.

Ils parlent plusieurs langues étrangères.

Leurs propres parents doutent de leur identité.

La tradition rapporte qu’au cours d’un banquet, les Polo apparaissent vêtus de riches habits mongols.

Au moment du repas, ils ouvrent les coutures de leurs vêtements.

Des rubis.

Des émeraudes.

Des diamants.

Des saphirs.

Des perles.

Les pierres précieuses tombent sur la table comme une pluie de lumière.

Pendant toutes ces années, les voyageurs avaient cousu leur fortune à l’intérieur de leurs manteaux afin de la protéger contre les voleurs.

Les convives comprennent alors que ces hommes reviennent réellement du bout du monde.

Pourtant, Venise n’accorde qu’un court répit à Marco Polo.

La République est engagée dans une guerre contre sa grande rivale : Gênes.

Comme tout citoyen, Marco prend les armes.

Il commande une galère lors de la bataille navale de Curzola, en 1298.

La fortune, cette fidèle compagne des explorateurs, lui tourne un instant le dos.

Sa galère est capturée.

Marco devient prisonnier.

Mais c’est dans une cellule qu’il accomplira l’œuvre qui lui donnera l’immortalité.

Parmi les captifs se trouve un écrivain pisan nommé Rustichello de Pise.

Auteur de romans chevaleresques, il possède le talent de transformer les récits en livres.

Marco possède, lui, une mémoire prodigieuse.

Pendant de longues journées, il raconte.

Il évoque les palais du Grand Khan.

Les steppes mongoles.

Les villes immenses de Chine.

Les éléphants de Birmanie.

Les pêcheurs de perles de l’Inde.

Les montagnes du Tibet.

Les ports de Sumatra.

Les jardins de Hangzhou.

Les caravanes de la Route de la Soie.

Rustichello écoute.

Puis il écrit.

Ainsi naît le Livre des merveilles du monde, également appelé Le Devisement du monde ou Il Milione.

Le manuscrit circule rapidement dans toute l’Europe.

Les copistes en réalisent des dizaines de versions.

Chaque copie diffère légèrement des précédentes.

Certaines ajoutent des détails.

D’autres en retranchent.

Le texte est traduit en latin, en français ancien, en italien et dans plusieurs autres langues.

Le succès est immense.

Mais les critiques apparaissent tout aussi vite.

Comment croire qu’il existe des villes plus vastes que Paris ?

Comment accepter qu’un empereur utilise du papier comme monnaie ?

Comment imaginer des navires possédant plusieurs mâts et plusieurs compartiments étanches ?

Comment admettre que le charbon puisse remplacer le bois ?

Beaucoup accusent Marco d’inventer.

On le surnomme parfois “Marco Milione”, celui qui raconte des millions de choses extraordinaires.

Pourtant, Marco ne se lasse jamais de défendre son témoignage.

La tradition lui prête cette phrase célèbre, prononcée sur son lit de mort :

« Je n’ai pas raconté la moitié de ce que j’ai vu. »

Cette phrase résume à elle seule l’esprit du voyageur.

Il sait que les mots peinent à traduire l’immensité du monde.

Les siècles suivants lui donneront raison.

Lorsque les Portugais atteignent l’océan Indien.

Lorsque les Espagnols découvrent l’Amérique.

Lorsque les missionnaires pénètrent jusqu’en Chine.

Lorsque les géographes dressent enfin des cartes précises de l’Asie.

Tous constatent que Marco Polo avait décrit avec une remarquable exactitude une grande partie de ce qu’il avait observé.

Bien sûr, son livre contient aussi des erreurs.

Il rapporte des légendes locales.

Il reprend parfois des récits qu’il n’a pas vérifiés lui-même.

Il amplifie certaines richesses ou certaines distances.

Mais ces imperfections sont celles de tous les grands récits médiévaux.

Elles n’en diminuent pas la valeur.

Au contraire.

Elles rappellent qu’au XIIIᵉ siècle, voyager signifiait aussi écouter les traditions des peuples rencontrés.

L’influence de son ouvrage dépasse bientôt tout ce que Marco aurait pu imaginer.

Deux siècles plus tard, un marin génois emporte un exemplaire soigneusement annoté lors d’un voyage vers l’ouest.

Son nom est Christophe Colomb.

Convaincu que les descriptions de Marco Polo révèlent la richesse de l’Asie, Colomb cherche une nouvelle route maritime pour atteindre les terres du Grand Khan.

Il abordera un continent inconnu des Européens.

Même cette découverte, indirectement, porte encore la marque du voyageur vénitien.

Mais l’héritage de Marco Polo est plus profond encore.

Avant lui, l’Orient était souvent, pour les Européens, un territoire de légendes peuplé de monstres et de royaumes imaginaires.

Après lui, il devient un espace réel.

Un monde que l’on peut parcourir.

Observer.

Décrire.

Comprendre.

Le Livre des merveilles du monde inaugure une manière nouvelle de raconter les voyages.

Marco ne se contente pas de décrire les princes.

Il parle aussi des paysans.

Des artisans.

Des marchands.

Des ingénieurs.

Des religieux.

Des femmes.

Des pêcheurs.

Des caravaniers.

Des navigateurs.

Il observe les systèmes politiques, les monnaies, les routes, les productions agricoles, les techniques, les croyances, les langues et les paysages.

À travers son regard naît une intuition qui résonne encore aujourd’hui.

Le monde est un immense réseau.

Les montagnes ne séparent pas les hommes ; elles les obligent à inventer des routes.

Les mers ne les éloignent pas ; elles deviennent des chemins.

Les différences de langue, de religion ou de coutumes ne sont pas des barrières infranchissables ; elles sont autant de portes vers une compréhension plus vaste de l’humanité.

C’est peut-être là le véritable trésor rapporté d’Asie.

Non les rubis cousus dans un manteau.

Non les perles de Ceylan.

Non les porcelaines de Chine.

Mais une certitude nouvelle.

L’horizon n’est jamais une frontière.

Il est une invitation.

Et tant qu’il existera des femmes et des hommes prêts à marcher vers lui, le voyage de Marco Polo ne sera jamais véritablement terminé.

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