loader-image
Tromsø 0m
11:39,
temperature icon 11°C
couvert
71 %
1010 mb
5 mph
Robert Edwin Peary (creation ISA)

Il existe, tout au nord du monde, une ligne que nul voyageur ne peut voir, qu’aucune montagne ne dessine et qu’aucune frontière ne matérialise. Elle traverse les océans, les forêts, les toundras et les terres gelées sans laisser derrière elle la moindre trace. Cette ligne est le cercle polaire arctique, frontière astronomique située aujourd’hui aux environs de 66°34′ de latitude nord.

Au-delà commence le domaine du grand Nord.

Le cercle traverse huit territoires du monde arctique : la Norvège, la Suède, la Finlande, la Russie, les États-Unis par l’Alaska, le Canada, le Groenland et l’Islande, si l’on compte l’île de Grímsey. Il enferme dans son immense couronne l’océan Arctique et certaines des terres les plus septentrionales de la planète.

Sa position n’est pas arbitraire. Elle découle de l’inclinaison de l’axe terrestre. Au voisinage du cercle, le voyageur peut connaître, autour du solstice d’été, une journée durant laquelle le Soleil refuse de disparaître sous l’horizon. Six mois plus tard vient la nuit polaire, lorsque l’astre ne se lève plus. Plus on marche vers le pôle, plus ces phénomènes s’allongent, jusqu’à faire du jour et de la nuit deux immenses saisons.

Mais l’Arctique n’est pas seulement une géographie de glace et de lumière.

Bien avant que les Européens ne songent à conquérir le Nord, des peuples y avaient appris l’art difficile de vivre. Inuits, Samis, Nenets, Tchouktches et bien d’autres peuples arctiques développèrent des civilisations adaptées au froid, aux migrations animales et aux longues nuits. Là où les étrangers ne voyaient qu’un désert blanc, eux connaissaient les routes, les saisons, les vents et la glace.

Puis vinrent les navigateurs.

Les Vikings atteignirent l’Islande et le Groenland. Plus tard, les Européens cherchèrent obstinément les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est, rêvant d’une route plus courte vers l’Asie. Des hommes comme Willem Barents, Vitus Béring, John Franklin, Fridtjof Nansen ou Roald Amundsen inscrivirent leurs noms dans cette immense aventure. Certains revinrent couverts de gloire ; d’autres disparurent dans le silence blanc.

Pendant des siècles, l’Arctique fut ainsi une épreuve imposée aux ambitions humaines.

Aujourd’hui, le cercle polaire traverse des villes, des routes, des mines, des ports et des territoires reliés au reste du monde. Mais la nature y demeure souveraine. La banquise se forme et recule, les rennes parcourent la toundra, les ours polaires suivent les glaces et les aurores boréales embrasent parfois la nuit.

Le cercle polaire est désormais aussi l’un des grands observatoires du changement climatique, car l’Arctique se réchauffe beaucoup plus rapidement que la moyenne mondiale. La diminution de la banquise transforme les écosystèmes et ouvre également de nouvelles perspectives maritimes et géopolitiques.

Et pourtant, malgré les satellites, les brise-glaces et les cartes parfaites, le Nord conserve quelque chose que la science ne mesure pas.

Car franchir le cercle polaire, ce n’est pas seulement passer une latitude. C’est entrer dans un pays où l’homme découvre que le monde peut encore être plus grand que lui.

Et peut-être est-ce pour cela que, depuis des siècles, lorsque le Nord appelle, certains hommes continuent de marcher vers lui.

Robert Edwin Peary — L’homme qui voulut atteindre le Nord

Robert Edwin Peary naît le 6 mai 1856 à Cresson, en Pennsylvanie, et meurt le 20 février 1920 à Washington. Officier de la marine américaine, ingénieur et explorateur, il demeure l’une des figures majeures — mais aussi les plus controversées — de la conquête de l’Arctique. Toute son existence ou presque fut dominée par une ambition : atteindre le pôle Nord géographique.

Diplômé du Bowdoin College en 1877 comme ingénieur civil, Peary entre quelques années plus tard dans l’U.S. Navy. Après une mission au Nicaragua, son regard se tourne vers le Groenland et les immensités encore mal connues du Grand Nord. Dès 1886, il entreprend une première reconnaissance de la calotte glaciaire groenlandaise. Il comprend alors que l’exploration polaire ne peut être menée comme une simple expédition européenne : il faut apprendre à vivre avec le froid plutôt que chercher seulement à lui résister.

Au cours de ses nombreuses expéditions, Peary adopte ainsi des techniques développées depuis des générations par les Inughuit du nord-ouest du Groenland : vêtements de fourrure, traîneaux légers, chiens, igloos et méthodes de déplacement adaptées à la banquise. Leur savoir et leur participation furent essentiels à ses entreprises. Il perfectionne également une méthode consistant à établir successivement des équipes de soutien qui transportent vivres et matériel avant de faire demi-tour, laissant un groupe final poursuivre vers l’objectif.

Entre 1891 et 1892, accompagné notamment de son épouse Josephine et de l’explorateur afro-américain Matthew Henson, Peary traverse une partie considérable du Groenland et contribue à démontrer que celui-ci constitue une île distincte du continent américain. Les années suivantes sont faites d’expéditions, d’hivernages, de revers et d’efforts extraordinaires. En 1906, il affirme avoir atteint la latitude de 87°06′ Nord, alors un record revendiqué.

Son entreprise la plus célèbre commence en 1908, à bord du Roosevelt. Depuis l’île d’Ellesmere, Peary s’élance sur la banquise. À ses côtés se trouve son fidèle compagnon Matthew Henson, ainsi que les Inughuit Ootah, Egingwah, Seegloo et Ooqueah. Le 6 avril 1909, Peary affirme avoir atteint le pôle Nord.

« The Pole at last! »

Cette victoire apparente devient immédiatement une affaire mondiale. L’Américain Frederick Cook prétend en effet avoir atteint le pôle un an auparavant. La revendication de Cook sera largement discréditée, mais celle de Peary sera elle-même réexaminée au cours du XXe siècle. Les mesures disponibles, la vitesse de progression annoncée et l’absence de certaines observations indépendantes ont conduit des historiens à douter qu’il ait réellement atteint exactement les 90° Nord. Il est cependant généralement admis que son expédition s’en approcha considérablement.

L’œuvre de Peary dépasse donc la seule question de quelques kilomètres. Ses expéditions améliorèrent la connaissance géographique du Groenland et de l’Arctique américain et contribuèrent au perfectionnement des méthodes de déplacement polaire. Elles sont aussi aujourd’hui réévaluées à la lumière du rôle déterminant de Matthew Henson et des Inughuit, longtemps insuffisamment reconnu, ainsi que des conséquences humaines et culturelles de certaines pratiques d’exploration de l’époque.

Promu Rear Admiral en 1911, Peary se retire ensuite de la vie active. Il meurt en 1920 et repose au cimetière national d’Arlington.

Robert Peary appartient ainsi à cette génération d’explorateurs pour laquelle les espaces blancs des cartes représentaient encore un défi presque personnel. Son héritage est complexe : mélange de volonté, d’endurance, d’ambition scientifique et de quête de gloire. Qu’il ait posé ses bottes exactement sur le point mathématique du pôle ou légèrement à côté, son nom demeure indissociable de l’histoire de la conquête du Grand Nord.