Split, la cité où les empires viennent mourir

Il existe, sur les rivages éclatants de l’Adriatique, une ville qui semble avoir été bâtie non par les hommes, mais par le lent passage des siècles. Split n’est pas une cité qui s’offre au voyageur ; elle l’éprouve. Ses murailles parlent une langue plus ancienne que les royaumes, ses pierres portent les cicatrices des armées disparues, et chacune de ses ruelles semble conduire vers une époque différente. Là où tant d’autres villes racontent leur histoire, Split raconte celle des civilisations.

Tout commença avec Rome, lorsque l’Empire dominait encore le monde connu. À la fin du IIIᵉ siècle, l’empereur Dioclétien, fils des terres dalmates devenu maître de la Méditerranée, choisit cette côte baignée de lumière pour y construire son refuge. Ce ne devait être ni une simple villa ni une forteresse ordinaire, mais un palais digne d’un César qui avait porté le poids de l’univers sur ses épaules.

Les meilleurs tailleurs de pierre furent appelés depuis l’île de Brač ; les colonnes arrivèrent d’Égypte ; les marbres vinrent de Grèce ; les architectes s’inspirèrent de toutes les provinces de l’Empire. Ainsi naquit un palais où l’Orient rencontrait l’Occident. Dans ses cours résonnaient les ordres des légionnaires, les prières adressées aux dieux romains, les chants venus des ports syriens et les langues innombrables d’un empire qui allait de la Bretagne aux déserts d’Arabie.

Lorsque Dioclétien s’y retira, abandonnant volontairement le pouvoir suprême, les chroniqueurs racontèrent qu’il préférait désormais cultiver ses jardins plutôt que gouverner les hommes. Peu d’empereurs peuvent se vanter d’avoir quitté le trône de leur plein gré. Son palais demeura pourtant bien après sa mort, comme un navire de pierre attendant des équipages nouveaux.

Puis vint la grande houle des invasions. Les frontières romaines cédèrent sous la poussée des peuples venus du nord et des plaines infinies. Les Avars et les Slaves descendirent vers l’Adriatique comme les vents d’hiver descendent des montagnes. Les antiques cités de la côte furent incendiées ou désertées. Les habitants de la prospère Salone, capitale romaine de la Dalmatie, fuirent devant les flammes.

Ils trouvèrent refuge derrière les murailles du palais impérial.

Alors se produisit un phénomène que peu de villes au monde peuvent revendiquer. Le palais ne disparut pas ; il se transforma. Les salles impériales devinrent des maisons. Les temples furent convertis en églises. Les couloirs accueillirent des marchés. Les appartements des gardes romains se remplirent d’artisans, de pêcheurs et de marchands. Là où l’on saluait jadis un empereur, des enfants jouaient désormais sous les colonnes.

Les pierres romaines cessèrent d’appartenir à Rome ; elles appartinrent aux hommes.

Les Croates, nouvellement installés dans ces terres, apportèrent leur langue, leurs coutumes et leurs chefs. Peu à peu naquit une civilisation originale, mêlant l’héritage romain aux traditions slaves. Rarement deux mondes se fondirent avec une telle harmonie. Les cloches chrétiennes remplacèrent les sacrifices antiques, mais les arcs, les murailles et les colonnes demeurèrent les mêmes.

Au fil des siècles, Split devint un port convoité. Les navires transportaient le sel, le vin, l’huile d’olive et les étoffes précieuses. Les marins grecs y croisaient des marchands arméniens, des Juifs venus d’Orient, des navigateurs italiens et des pèlerins en route vers Jérusalem. Chaque peuple laissait un mot dans le langage, une recette dans les cuisines, un motif dans les pierres sculptées.

Puis arriva la Sérénissime République de Venise.

Durant plusieurs siècles, le lion ailé de Saint Marc domina les remparts. Les Vénitiens ne cherchèrent pas à effacer l’héritage romain ; ils l’entourèrent de palais gothiques, de loggias élégantes et de places animées. Split devint l’un des joyaux du commerce maritime reliant Constantinople, Alexandrie et les grands ports de l’Italie.

Les galères vénitiennes sillonnaient l’Adriatique comme des faucons sur une mer d’azur. Elles rapportaient les épices d’Orient, les soieries de Byzance et les récits des caravanes traversant les déserts. Les marchands de Split apprirent que les civilisations ne meurent jamais tout à fait : elles changent simplement de rivage.

Mais, à l’horizon, montait une nouvelle puissance.

L’Empire ottoman avançait depuis les Balkans. Pendant des générations, les forteresses de Dalmatie vécurent dans la crainte des cavaliers du Croissant. Split demeura une frontière entre deux mondes : celui de la chrétienté latine et celui de l’islam ottoman. Pourtant, même lorsque les armées s’affrontaient, les marchandises continuaient de circuler. Les tapis d’Anatolie, les armes damasquinées, les cafés orientaux et les idées nouvelles traversaient les frontières plus facilement que les soldats.

Ainsi vont les civilisations : elles commercent souvent davantage qu’elles ne combattent.

Lorsque Venise s’effondra sous les coups de Napoléon, Split changea encore de maître. Les Français apportèrent les idées des Lumières, un nouvel ordre administratif et les ambitions de l’Europe moderne. Les routes furent améliorées, les institutions réorganisées. Leur présence fut brève, mais elle ouvrit la porte à une autre époque.

Vint ensuite la longue domination des Habsbourg. Sous l’Empire austro-hongrois, Split regarda davantage vers l’Europe centrale. Les chemins de fer rapprochèrent la ville de Vienne et de Budapest. Les cafés s’emplirent de journaux, de discussions politiques et de musique. La vieille cité romaine accueillait désormais les idées industrielles du XIXᵉ siècle.

Puis le XXᵉ siècle apporta son lot de tempêtes. Les deux guerres mondiales, les occupations successives et la naissance de la Yougoslavie transformèrent encore l’identité de la ville. Pourtant, aucune idéologie ne put déplacer les colonnes de Dioclétien. Les régimes passaient ; le palais demeurait.

Lorsque la Croatie retrouva son indépendance à la fin du siècle, Split redevint pleinement l’une des grandes cités de l’Adriatique. Ses quais accueillirent des voyageurs venus du monde entier, attirés non seulement par la beauté de la mer, mais surtout par cette étrange impression de marcher au cœur d’une histoire ininterrompue.

Car Split possède un privilège presque unique : on n’y visite pas des ruines. On habite les ruines. On y déjeune dans une ancienne salle de garde romaine. On y dort derrière des murs élevés pour protéger un empereur. On y entend les cloches d’une cathédrale bâtie dans un mausolée païen. Les siècles n’y sont pas alignés dans un musée ; ils vivent ensemble, comme des voisins.

Rudyard Kipling aurait sans doute reconnu en cette ville l’une de ces sentinelles où les grandes civilisations se croisent sans jamais s’anéantir complètement. Rome y survit sous les pavés ; Byzance dans les mosaïques ; Venise dans les palais ; les Balkans dans les chants populaires ; l’Autriche dans les façades élégantes ; la Croatie dans l’âme même de ses habitants.

Ainsi Split demeure, depuis près de dix-sept siècles, non comme le monument d’un seul empire, mais comme le témoignage vivant de tous ceux qui ont façonné l’Europe méditerranéenne. Les hommes bâtissent des royaumes, les armées déplacent les frontières, les souverains gravent leurs noms dans le marbre. Pourtant, le temps finit toujours par effacer les conquérants et conserver les villes qui savent accueillir chaque civilisation sans renoncer à leur propre âme.

Et lorsque le soleil se couche sur les murailles de Dioclétien, colorant de cuivre les colonnes antiques, le voyageur comprend enfin que Split n’appartient ni aux Romains, ni aux Vénitiens, ni aux Croates seuls. Elle appartient au Temps, ce plus grand des empereurs, dont nul n’a jamais remporté la victoire.